Je te déteste aussi (3)

Chapitre 3

 

— Elle se fait payer ?

— Même pas ! Non, en plus c’est gratuit…

— Donc, ce n’est pas une pute.

Quelque part, j’en suis soulagé.

— C’est une pute, Max. Elle couche avec tout le monde. Laisse tomber.

— Tu dis ça parce que c’est une fille. Un mec qui ferait pareil, ce serait un tombeur et tu serais admirative !

— Ben ce n’est pas un mec, c’est une fille. Et oui, cela change tout.

— Pourquoi, vous les nanas, vous êtes cruelles entre vous ? Vous devriez vous soutenir au contraire, pas répéter ces conneries machistes d’un autre temps.

Elle me regarde comme si je venais de lui faire pipi dessus. Je suis pour la liberté sous toutes ses formes tant qu’elle n’empiète pas sur celle d’autrui. Cette fille magnifique est libre de profiter des plaisirs sexuels, si c’est ce qu’elle veut. J’envie cette liberté, moi qui me retiens toujours de dire ce que je pense ou ce que je veux, qui me sens dans l’obligation de respecter tout un tas de codes sociaux inculqués par ma grand-mère. Mais je change déjà : Champignon me fait voir les choses autrement. Je commence à répondre, comme ma remarque directement inspirée des pensées de ma cousine. Oui, et j’aime ça. Énormément.

Sonia grogne à côté de moi. D’incompréhension ou de dépit ? Je ne saurais le dire, mais elle s’est retournée pour prendre son verre et en avaler plusieurs gorgées. D’accord, je vais devoir m’assurer qu’elle ne prenne pas le volant. Quelle idiote. Qu’est-ce qui m’a pris de suivre le groupe à cette soirée ? Finalement on se retrouvait à trois sur six. Il ne restait plus que moi, Sonia et Julie, qui se déhanchaient actuellement à quelques pas de nous. Maintenant que le show principal était terminé, quelques filles tentaient de se faire remarquer. Rien de comparable à ce que j’avais vu avant. Les unes jouaient à fond la provocation sexuelle, les autres ne prenaient pas de risques en restant très classiques dans l’interprétation des gestes, les dernières encore se trémoussaient sans danser, toute honte bue. Je constate qu’il y a peu de métis, et encore moins de peau noires. Je fais tache et éprouve subitement le besoin de respirer.

— Excuse-moi, Sonia, je reviens.

— Où vas-tu ?

Dans ton cul ! Elle va me coller encore longtemps ?

— Aux toilettes.

Qu’est-ce qu’il ne faut pas dire pour avoir la paix !

— Ah, d’accord !

Elle me fait un grand sourire avec un petit signe d’encouragement.

Qu’est-ce qu’elle me saoule ! Je m’éloigne en direction des WC pour ne pas l’alerter, puis dès que je suis hors de son champ de vision, je pars en reconnaissance. Je ne suis jamais venu dans les boîtes de Palavas-les-Flots, mais comme dans tous les établissements de ce style, les mêmes scènes se répétaient : des hommes et des femmes qui se cherchent, des peurs, des regards creux, des gens bourrés ou shootés, des corps qui se frottent, s’évitent, s’invitent ou se refusent. Décidément, j’ai passé l’âge, cet endroit m’horripile. Les néons agressifs, les coins plus sombres, les toilettes repoussantes, les videurs aux mines patibulaires qui ne peuvent se retenir de lorgner certaines filles, certains culs, l’odeur de tabac froid de ceux qui vont vomir à coup d’aspiration pathétiques sur leur cigarettes la souffrance qu’ils portent en eux sont bien là. Et elle.

Je croise son regard, le souffle court, le cœur en déroute. Elle a des yeux magnifiques, ourlés de cils longs et courbés, d’un gris intense. Je n’avais pas vu leur couleur puisqu’elle les gardait fermés ou baissés tout le long de la danse. Nous nous fixons quelques secondes interminables, puis elle ne détourne le regard, sans qu’un muscle ne bouge sur son visage.

Elle se tourne vers l’homme assis à ses côtés qui lui parle, penché vers elle. Elle hoche la tête, puis lui tapote la cuisse comme pour le remercier ou le rassurer, se lève en décroisant ses jambes interminables. La robe rouge qu’elle porte s’enroule avec fluidité autour d’elle. L’espace d’un instant, je crois apercevoir de la dentelle rouge. Putain. Je bande comme un dingue, et gêné, je la regarde s’avancer vers moi. Deux jeunes filles la suivent, aussi sexy qu’elle.

Elle arrive à ma hauteur. Merde, que dois-je dire ? Je désespère de parvenir à faire fonctionner ce qui me reste de cellules grises pour trouver un truc intelligent à dire, mais son regard ne me touche même pas. Sidéré et tétanisé, je la sens me frôler alors qu’elle passe à côté de moi sans même me voir. Quel con ! Je retrouve mon souffle lorsque la deuxième fille ricane en passant près de moi. Se moque-t-elle de moi ? J’espère que non, j’aurai trop honte. Je regarde rapidement autour, mais personne ne fais attention à moi… sauf le mec avec qui elle discutait. Son regard froid me jauge, et il a une petite moue, l’air de dire : « petit merdeux ». Je t’emmerde du con ! Une main, non un battoir, s’abat sur mon épaule, et un gros malabar me glisse à l’oreille :

— On ne touche pas à la fille, elle n’est pas pour toi.

C’est qui celui-là ?

— Ah oui ?

— Oui, et tâche de ne pas l’oublier, ou on se reverra.

Le petit sourire du con en face me met la puce à l’oreille.

— Et qui c’est qui le dis ?

Puis avec un signe du menton :

— Lui ?

— Tu es curieux ? Ne joue pas avec moi.

Le ton est nettement plus menaçant. Subitement, je n’ai plus envie de me laisser faire.

— Pourquoi ? T’as peur de moi ? Ou t’as peur qu’il t’enfonce son spaghetti dans le cul si tu n’es pas efficace ?

Sa main se serre sur mon épaule en une étreinte de fer alors qu’il reprend son souffle comme un bœuf.

— Mon patron, c’est le gérant de la boîte, petite bite, alors soit tu te tiens à carreaux, soit tu dégages.

— Ah ouais, quand même. Je ne savais pas que le patron était une tapette, navré.

Avec un rugissement, le colosse me saisit pour me propulser vers la sortie. Je suis dans une belle merde maintenant. Ça ne me dérange pas tellement de sortir d’ici, mais pas sans l’avoir revue. La fille en rouge. Alors qu’il me tire vers l’entrée, ou la sortie c’est selon, je m’écroule d’un coup. Je me laisse tomber comme une masse, comptant sur ses réflexes professionnels pour me retenir et sur ma souplesse de danseur pour éviter toutes souffrances inutiles. Avec un juron, le mec me rattrape. Bons réflexes. Non, mais j’apprécie, c’est vrai. Et puis il réalise que je dois bluffer, et me relâche avec dégoût, me laissant tomber avec une joie mauvaise. Quelques secondes qui m’ont permises d’amortir ma chute.

Autour de nous les gens s’affolent, des exclamations fusent. Les clients les plus téméraires et curieux s’approchent, nous entourent. Ça va vite. Un groupe arrive en plaisantant du couloir menant au vestiaire. J’entends un rire que je connais.

Mademoiselle Pichar est une cliente du restaurant, avec ses parents, et elle est connue. Très connue. Elle m’aime bien, je crois qu’elle en pince pour moi. Sans hésitation, je saisis ma chance et me redresse pour qu’elle me voit. J’ai un petit sourire intérieur de victoire quand sa voix inquiète résonne.

— Max ? Qu’est-ce qui se passe ? Ça va ?

Je me redresse alors que mon adversaire se renfrogne, époussetant mon pantalon et ma chemise plus que nécessaire afin de me donner le temps de réfléchir.

— Mademoiselle Pichar. Je suis ravi de vous revoir, malgré les circonstances.

J’ajoute ces mots avec une mine désolée et inquiète, certains d’attirer ainsi toute sa sympathie. Et ça marche ! Elle foudroie du regard mon gros malabar d’adversaire, s’avance vers moi et me prend par le bras. Cependant, le colosse est tenace et ne lâche rien.

— Mademoiselle, ceci ne vous regar…

Il n’a pas le temps de finir sa phrase qu’il est interrompu par une voix glaciale et sèche. Le fameux patron nous a rejoints. Je sens que l’on va rire…

4 réflexions au sujet de « Je te déteste aussi (3) »

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.