Je te déteste aussi (2)

Chapitre 2

 

Quelques mois plus tôt, boîte de nuit :

Je la fixe sans pouvoir en détacher mes yeux. Je ne suis pas le seul et la tension autour de moi est palpable. Elle danse déjà depuis un moment, enchaînant les morceaux de musique et les différents styles avec une aisance renversante. Cette manière de bouger : on dirait qu’elle fait l’amour sur la piste. C’est quoi, une entraîneuse ? Les mecs lui tournent autour et les plus hardis tentent leur chance pour offrir leur service de cavalier. Elle les ignore tous, s’oubliant dans la musique les yeux fermés. Je ne retiens pas mon sourire quand son coude repousse un admirateur trop collant. Même si celui-ci lui lance un regard méchant, il s’écarte. Efficace. Je passe la soirée à l’observer l’air de rien, comme beaucoup d’autres. Je me sais mignon, mais sans plus, aussi je ne tente pas ma chance malgré l’envie qui me tenaille. Assez baraqué, mais rien d’exceptionnel, je n’ai rien pour attirer une fille comme elle, contrairement à certains hommes présents ce soir.

— Tu veux quelque chose ?

Sonia me sourit d’un air engageant. J’hésite à répondre favorablement à son invitation discrète d’aller plus loin. Du sexe, encore du sexe… J’aime ça, mais je commence à devenir sélectif. Trop de conquêtes faciles, et trop de déceptions. Ma couleur de peau attire toujours certaines filles plus que d’autres. Elles veulent de l’exotisme, une réponse à leurs fantasmes éculés de brutalité et de gros pénis. J’ai beau être fier de mon engin, cela ne m’intéresse pas.

— Un jus d’orange, s’il te plaît.

— Tu rigoles ? Tu ne vas pas boire un jus d’orange ici ?

Purée, elle me casse déjà les pieds. Je fais ce que je veux. Je n’ai pas laissé de côté un oncle et une tante étouffants pour subir l’avis d’une petite oie blanche qui se croit autorisée à me donner des conseils. Bas les pattes ! Attirés par la beauté blonde sur scène, mes yeux délaissent le sourire de ma partenaire de cours de poterie. Je réponds néanmoins.

— Tu comptes m’en empêcher ?

Son corps se rapproche du mien. Elle susurre :

— Je peux te proposer mieux.

Merde. Je n’ai jamais aimé quand c’est trop facile.

— Merci, chérie, mais je ne suis pas intéressé.

J’observe sa réaction du coin de l’œil, sans perdre de vue les ondulations de la blonde aux paupières closes. C’est incroyable de voir comme elle parvient à bouger son corps, à carrément frissonner sur certains accords. Elle aurait fait une fabuleuse danseuse de gwo ka. Je suis fan. Je l’aurais bien rejointe pour le simple plaisir de la danse, pour ce partage unique entre deux danseurs passionnés. Ouais, mais il ne vaut mieux pas.

Ma vie est en train de changer, je le pressens. Arrivé depuis deux semaines dans cette petite ville de Palavas-les-Flots au sud de la France, j’ai rejoint mon oncle et sa femme qui viennent d’acquérir une « incroyable opportunité », selon les dires de ma tante avec son accent chantant sénégalais. Une femme fascinante au grand cœur. Son mari, mon oncle par alliance, plus pragmatique et moins disert, s’est contenté d’un « ça devrait marcher ». Je les admire. J’apprécie la tendresse, le respect et la tolérance qui guident leur vie maritale.

Méline, ma cousine, une ravissante jeune femme couleur marron clair, est le résultat de cette entente unique. Mais c’est aussi une peste de dix-neuf ans, avec un incroyable champignon atomique sur la tête. D’ailleurs, c’est son surnom : champignon. Seuls ceux qui ont eu l’occasion de la voir au réveil avec cette masse indomptable sur la tête peuvent comprendre. Impossible d’appeler ce truc des cheveux.

Pendant que j’étais occupé à devenir chef cuisinier, et à donner des cours de danse le soir, puis à faire le tour d’Afrique, Champignon a réussi le tour de force de devenir une nappy. Ces filles qui portent fièrement leur afro, en opposition totale avec sa mère et son carré de cheveux défrisés très sage. Et je suis fier d’elle. Très fier. Je ne lui ai jamais dit, mais elle est magnifique avec son champignon domestiqué. Parce qu’il y a des choses qui ne se disent pas, elle ne sait pas non plus combien j’estime qu’elle a raison et que je la trouve mature pour son âge. Elle est parfaite. Comme mon oncle et ma tante. Comme le restaurant. Comme tout dans cette famille, sauf moi. Je cherche toujours quelle est ma place, et à découvrir qui je suis vraiment.

Une légère variation de tempo me ramène sur terre. Putain ! La fille sur scène soulève ses cheveux des deux mains pour laisser l’air soulager sa peau dans un geste d’une sensualité inouïe. Chacun de ses mouvements suit la musique. Elle ondule d’arrière en avant sur la piste, mimant l’acte sexuel à la perfection. Elle lève à nouveau les bras lâchant le rideau de mèches qui retombent en cascade sur son dos et se fige pile sur la dernière note de musique. Accord parfait. Impressionnant. Mon sexe fait un bond dans mon pantalon. Ses bras retombent gracieusement, elle fait demi-tour et descend les quelques marches, l’air subitement perdue.

Le spectacle est terminé. J’entends distinctement quelques soupirs de mâles déçus.

— Elle danse bien, n’est-ce pas ?

Sonia a suivi mon intérêt pour la jolie danseuse.

— En effet. Elle vient souvent ?

— Tous les vendredis. Elle fait son show, puis elle va dans le coin là-bas.

Du menton, elle m’indique une direction, et achève :

— Et elle se fait baiser.

Je manque de recracher la gorgée de jus d’orange que je viens d’avaler. Je fixe Sonia avec attention, elle doit forcément plaisanter…

— Qu’est-ce que t’as dit ?

— C’est une pute !

Quoi ?

— Hey, réveille-toi ! Elle vient de faire son numéro. Dans environ une demi-heure, quand elle aura fini de faire des bisous à certaines personnes, elle ira dans le coin qui lui est réservé et elle fera ce pour quoi elle est venue. C’est une pute.

Je n’en reviens pas. Je la revois danser avec cette passion et cet abandon… non ce n’est pas possible ! J’ai l’impression que l’on vient de m’enfoncer un poignard dans le ventre. Non ! Sonia me donne une tape dans le dos et ajoute :

— Allez, remets-toi. Au moins, tu sais que tu peux… y aller si, elle te plaît tant. Il paraît qu’elle n’est pas difficile.

La note jalouse dans sa voix ne m’échappe pas. Une pute ? Quelque chose ne colle pas…

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